La Libye entre les puissances étrangères

Fév 2, 2021 | Les rapports

Dr. Mady Ibrahim Kanté

Dans cet article, nous allons faire une analyse nourrie de références diverses avec la particularité d’une profonde connaissance du monde arabe. Du rôle de l’Occident aux implications des Frères musulmans, de l’appui turc en armement , cet article ouvre des perspectives pour une meilleure compréhension de la situation libyenne à partir d’une vision subsaharienne rarement prise en compte.

Introduction

Depuis la chute du régime  de Kadhafi, en octobre 2011, la guerre civile qui déchire la Libye et l’ingérence étrangère ont divisé le pays entre Khalifa Haftar à la tête de l’armée nationale soutenu par les Emirats arabes unis, l’Egypte, etc. et Fayez Al-Sarraj premier ministre du gouvernement d’union nationale (GUN) soutenu par le Qatar, la Turquie etc. Ces deux camps se sont désintégrés au cours des négociations sur l’accord politique libyen de décembre 2015, c’était la naissance du GUN. Des ruptures sont apparues dans des villes auparavant mobilisées par leur soutien à l’un ou l’autre des deux camps. Le clivage entre partisans et adversaires du GUN a supplanté les divisions des guerres de 2011 et 2014 (ICG, 2016). Les divisions dans l’ouest de la Libye se sont encore multipliées après que le GUN se soit installé à Tripoli en mars 2016. Les institutions étatiques sont, ainsi, tombées sous l’influence de quatre grands groupes armés de Tripoli qui ont progressivement délogé leurs rivaux de la capitale, créant ce qui était pratiquement une entente[1]. Certes, les puissances étrangères ont, aussi, pris leur part dans le conflit, chacun essayant de trouver ou de sauver son intérêt.

Le contexte de la crise libyenne et l’intervention étrangère

Les révolutions arabes de 2011 étaient un point de départ pour certaines organisations sociales ainsi que certains pays du monde arabe qui sont entrés dans un processus de profondes mutations politiques. Les Frères Musulmans étaient sur les premiers rangs de ces révolutions dans les pays arabes ou ont su, dans certains cas, récupérer les mouvements populaires et leurs luttes sociales. Cependant, les gouvernements de la majorité des pays arabes percevant les mouvements révolutionnaires comme potentiellement subversifs pour leurs propres régimes, ont mis en place des mécanismes pour répondre aux manifestations qui ont poussé certaines dirigeants arabes vers la sortie, comme ce fut le cas de Ben Ali, de Housni Moubarak, etc. Par son influence médiatique et diplomatique, le Qatar s’est, vite, placé comme supporteur des révolutions et est progressivement passé d’une position de médiateur à celle d’une puissance plus affirmée dans la région. Il y voyait un moyen de gagner en influence. Il fournit une aide financière et logistique plus ou moins directe aux mouvements révolutionnaires en Libye, Syrie, Tunisie et Egypte. Il prit par ailleurs l’habitude d’offrir l’asile à de nombreux dissidents politiques et islamistes de pays arabes, développant notamment une relation particulière avec la confrérie des Frères musulmans[2]. Pour le cas de la Libye, était soutenu par l’occident, notamment les Etats Unis et la France, afin d’écarter l’ennemi numéro 1  » Mouammar Kadhafi ».

Certes, Mouammar Kadhafi était foncièrement détesté . Selon Patrick Haimzadeh « le lien Qatar Sarkosy s’est fait très tôt et a été déterminant pour l’offensive contre le régime de Kadhafi ». Par conséquent, le contact direct avec l’allié qatarien a pu convaincre Nicolas Sarkozy qu’il est temps d’y aller. L’émir y voyait, lui, une opportunité d’agir dans l’optique de remettre de préférence la tendance frères-musulmans, au pouvoir grâce à l’aide de l’ONU et de l’OTAN. Apres la chute de Kadhafi, l’armée libyenne était dans une totale division entre les islamistes modérés, les radicaux, les milices, etc., chacun défendant sa propre cause.

En effet, le support politique, diplomatique et financier des qatari et turc d’un côté, des Émirats d’Arabe Unis d’un autre côté a été l’instrument qui a fourni un espace respirable pour que se forme et survive le CNT et pour permettre sa légitimité d’une alternative de gouvernement. Tel que relayé par certains médias alternatifs, nous pouvons admettre qu’au début le Conseil national de transition (CNT) est composé à 40 % d’intégristes proches d’Al-Qaïda, à 40 % d’anciens kadhafistes, pour certains impliqués dans des exactions, et 20 % de démocrates dont on tire les ficelles et qu’on met en avant à la télé[3].

A l’époque, le but court-termite de l’Occident était la chute du régime du colonel Kadhafi, puis, l’installation d’un gouvernement de transition. Il n’y a plus de mystère que la guerre de l’OTAN et du Qatar contre la Libye n’était pas pour sauver la population libyenne, mais plus tôt pour la réserve pétrolière libyenne, les compagnies multinationales peuvent bien en profiter. On peut noter que dans le Proche-Orient, les émiratis, les qataris, les turcs, etc. sont tous aussi impliqués dans la crise libyenne depuis le début, chacun cherchant à sécuriser sa « part du gâteau ». Malgré la mise en avant d’un rôle prépondérant de l’OTAN, il a été établi que « le Qatar et les Émirats Arabes Unis ont utilisé des petits avions de transport pour des aller-retours de personnels et d’armes pour les montagnes de Nafusa» [4].

Conclusion

L’ingérence étrangère en Libye se manifeste finalement à deux niveaux avec des objectifs parfois concurrents. A côté des rivalités entre les puissances du Golfe, il y a l’ingérence occidentale avec des pays comme la France, les Etats-Unis, Grande-Bretagne (1), qui ont dirigé les opérations fatales au régime de Kadhafi en 2011. On sait bien que les interventions des pays occidentaux dans les crises du tiers monde reposent, au-delà des intérêts déclarés, sur des intérêts économiques, politiques et stratégiques. Quant aux interventions des pays arabes et islamiques en Libye (2), cela demandent de chercher des raisons et des motifs. Dans le cas de l’Égypte, qui a une frontière avec Libye d’environ 1115 km, on serait dans le schéma d’une guerre préventive pour contenir les forces favorables aux Frères musulmans, une question dite de « sécurité intérieure ».

[1] Wolfram Lacher, Who is fighting whom in Tripoli ? How the 2019 Civil War is Transforming Libya’s Military Landscape, Briefing Paper, August 2019.

[2] « Aux origines de la crise du Qatar : entre rivalité pour l’hégémonie régionale et enjeux de politique intérieure – Les clés du Moyen-Orient », consulté le 17 août 2019, https://www.lesclesdumoyenorient.com/Aux-origines-de-la-crise-du-Qatar-entre-rivalite-pour-l-hegemonie-regionale-et.html.

[3] https://www.mediapart.fr/journal/france/291014/guerre-en-libye-les-verites-qui-derangent-d-un-homme-de-l-ombre

[4] (RAND 2015, p. 363).

Mots clés :Kadhafi | libye | Qatar | terrorisme
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