Pourquoi la scène djihadiste au Mali diffère-t-elle de celles de la Syrie, de l’Afghanistan et de la Somalie ?

Juil 22, 2026 | Afrique, Les rapports, Terrorisme

Des experts réfutent les comparaisons établies entre la montée en puissance des groupes djihadistes au Mali et les expériences de la Syrie, de l’Afghanistan ou de la Somalie. Selon eux, les différences de contextes politiques, sociaux et militaires rendent ces analogies largement trompeuses.

Bien que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) adopte certaines approches pragmatiques déjà observées chez d’autres organisations armées, il ne dispose pas des conditions qui ont permis aux Taliban ou à Hayat Tahrir al-Cham (HTS) d’accéder au pouvoir ou de mettre en place un modèle de gouvernance comparable.

Syrie : des origines similaires, des trajectoires opposées

À première vue, la comparaison avec la Syrie peut sembler pertinente. Le JNIM et Hayat Tahrir al-Cham ont tous deux été fondés en 2017 et ont initialement prêté allégeance à Al-Qaïda. Par ailleurs, la Russie constituait le principal soutien militaire des gouvernements de Damas et de Bamako avant la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024.

Mais les similitudes s’arrêtent pratiquement là. À Idlib, HTS est parvenu à bâtir de véritables institutions administratives : une administration civile, des tribunaux, des services publics ainsi qu’un système fiscal, avant d’étendre son influence jusqu’à Damas.

À l’inverse, le groupe malien n’a jamais réussi, ni lors de son contrôle temporaire du nord du Mali en 2012 ni dans les zones qu’il domine aujourd’hui, à mettre en place une structure de gouvernance comparable.

Les spécialistes interrogés par Libération soulignent également l’absence d’un soutien extérieur. HTS a bénéficié d’un appui déterminant de la Turquie, alors que le JNIM évolue sans véritable parrain régional et ne dispose pas des cadres civils et administratifs qualifiés qui ont contribué au développement de l’organisation syrienne.

Le journaliste spécialiste des mouvements islamistes Wassim Nasr relève toutefois un point commun important : l’abandon progressif du discours du djihad global au profit d’une rhétorique plus locale et plus pragmatique. Après l’attaque menée contre Bamako en avril 2026, les communiqués du groupe ont davantage mis l’accent sur des notions telles que le « dialogue », la « négociation » et la « coexistence », une évolution qui rappelle celle ayant précédé l’ascension d’Ahmed al-Charaa en Syrie.

Afghanistan : un modèle observé avec attention

L’Afghanistan occupe une place particulière dans cette comparaison, car les dirigeants du JNIM eux-mêmes considèrent l’expérience des Taliban comme une référence, à la fois pour s’en inspirer et pour éviter certaines de leurs erreurs.

Selon le politologue Adam Baczko, les cadres du mouvement « considèrent l’Afghanistan et la Syrie comme deux expériences de référence dont ils tirent des enseignements ».

Des similitudes apparaissent notamment dans les méthodes militaires : attaques coordonnées, stratégie d’usure visant à affaiblir progressivement l’État jusqu’à son effondrement, ainsi que le rôle central attribué aux tribunaux islamiques dans l’administration des territoires contrôlés.

Cependant, les différences demeurent profondes. L’Afghanistan possède un vaste réseau de madrasas ayant fourni aux Taliban une importante base de recrutement, ce qui fait défaut dans la région sahélienne. En outre, les Taliban n’étaient pas une organisation transnationale, tandis que le JNIM est actif au Mali, au Burkina Faso et au Niger, tout en restant affilié à Al-Qaïda.

Les experts estiment également qu’un recentrage exclusif du groupe sur le Mali pourrait provoquer des dissensions internes et pousser certains combattants à rejoindre l’organisation État islamique (Daech), plus radicale et concurrente dans la région.

Somalie : des ressemblances africaines, mais un État différent

La comparaison avec les Shebab somaliens paraît sans doute la plus pertinente. Les deux organisations sont affiliées à Al-Qaïda, évoluent dans un contexte africain, contrôlent de vastes territoires sans parvenir à conquérir la capitale, et exploitent les sentiments de marginalisation ainsi que le rejet de la présence militaire étrangère.

Toutefois, le chercheur français Marc-Antoine Pérouse de Montclos estime que la principale différence réside dans la nature même de l’État. La Somalie est beaucoup plus fragile que le Mali, ce qui a permis aux Shebab de mettre en place de véritables institutions parallèles, comprenant des administrations, des tribunaux et des structures de gouvernance.

À ses yeux, la collecte de la zakat et la nomination de juges islamiques ne suffisent pas à bâtir un État parallèle. En outre, le mouvement somalien bénéficie d’un important soutien financier et humain de la diaspora somalienne, un avantage dont ne dispose pas le groupe malien.

La composition ethnique du JNIM constitue également un obstacle à ses ambitions nationales. Les Touaregs et les Peuls y occupent une place dominante, ce qui limite sa capacité à se présenter comme le représentant de l’ensemble des Maliens.

Que cherche réellement Iyad Ag Ghali ?

Pour Jean-Hervé Jezequel, directeur du projet Sahel à l’International Crisis Group, la véritable question n’est pas de savoir à quel modèle ressemble le Mali, mais de comprendre les objectifs réels du JNIM.

Selon lui, l’objectif actuel du groupe n’est pas de prendre le contrôle de l’État, mais plutôt d’affaiblir le pouvoir en place jusqu’à provoquer son effondrement.

Il avertit qu’une éventuelle prise de Bamako exposerait le mouvement à d’immenses difficultés : administrer une capitale largement hostile, tout en faisant face au risque d’une intervention des pays voisins. Dans ces conditions, renverser les autorités sans assumer les responsabilités du pouvoir apparaît comme une stratégie bien plus réaliste qu’une conquête totale de l’État.

Des comparaisons parfois plus trompeuses qu’éclairantes

Marc-Antoine Pérouse de Montclos met enfin en garde contre les comparaisons internationales systématiques. Si elles peuvent contribuer à éclairer certains aspects de la crise malienne, elles risquent aussi de masquer les spécificités propres au contexte du Mali.

Il estime qu’un éventuel effondrement du pouvoir à Bamako résulterait probablement davantage de divisions internes au sein de l’armée que d’une offensive militaire directe des groupes djihadistes.

En conclusion, les experts considèrent que le Mali constitue un cas à part. L’État demeure fragile sans être totalement effondré, les groupes armés adaptent progressivement leur discours, tandis que leur rivalité avec l’organisation État islamique limite leur marge de manœuvre.

Ainsi, si les expériences syrienne, afghane et somalienne permettent d’éclairer certains aspects de la crise, aucune ne peut être transposée telle quelle au contexte malien.

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