En cinq mois, la guerre contre l’Iran a profondément entamé les réserves américaines de missiles d’interception et de frappe à longue portée. Depuis février 2026, Washington est engagé dans une campagne de défense aérienne d’une intensité rarement observée, au point de faire émerger une inquiétude désormais centrale au Pentagone : la capacité des États-Unis à reconstituer leurs stocks suffisamment vite.
Cette pression intervient dans un contexte stratégique particulièrement sensible. La guerre en Ukraine se poursuit, tandis que Washington cherche simultanément à préserver ses capacités de dissuasion dans l’Indo-Pacifique, notamment face à la Chine.
L’Ukraine n’explique pas tout
Donald Trump a imputé une partie de la situation à son prédécesseur Joe Biden, accusé d’avoir transféré trop de munitions à l’Ukraine. Le président américain assure néanmoins que les États-Unis disposent encore de stocks importants, tout en reconnaissant la nécessité d’accélérer la production.
Plusieurs analyses nuancent cependant cette lecture. Le New York Times souligne que les armes fournies à Kiev relèvent en grande partie de catégories différentes : blindés, obus d’artillerie, missiles antichars et autres équipements destinés au front terrestre.
À l’inverse, la guerre contre l’Iran a fortement sollicité les missiles de défense aérienne et les armes de frappe à longue portée, précisément les capacités jugées essentielles dans l’hypothèse d’un conflit de haute intensité avec une puissance majeure.
L’aide à l’Ukraine a donc contribué à réduire certains stocks, mais elle n’explique pas à elle seule le niveau d’attrition constaté aujourd’hui.
Des centaines d’intercepteurs consommés
Selon les estimations de Mark Cancian, chercheur au Center for Strategic and International Studies (CSIS), l’armée américaine aurait utilisé environ 1 200 missiles Patriot sur un stock de 2 330, plus de 1 000 Tomahawk sur 3 000 et plus de 1 100 missiles JASSM sur 4 400.
Les systèmes navals ont eux aussi été fortement sollicités, avec entre 130 et 250 missiles SM-3 utilisés sur environ 410 disponibles, ainsi qu’entre 90 et 370 SM-6 sur un stock estimé à 1 160.
Mais c’est surtout le système THAAD qui concentre les inquiétudes. Entre 190 et 290 intercepteurs auraient été tirés sur un stock d’environ 360 unités.
Ces chiffres illustrent l’ampleur exceptionnelle de l’effort consenti par les États-Unis pour contrer les vagues de missiles balistiques et de drones iraniens.
Patriot et THAAD en première ligne
Les systèmes Patriot et THAAD ont payé le prix le plus élevé de cette campagne.
Selon les estimations du CSIS, près de 65 % des réserves de missiles Patriot auraient été consommées. Concernant le THAAD, des responsables cités par CNN ont décrit la situation des stocks comme particulièrement préoccupante après l’utilisation d’une très grande partie des intercepteurs disponibles.
La difficulté tient à la faible cadence de remplacement. Le CSIS estime que la reconstitution complète des stocks de THAAD pourrait prendre trois ans ou davantage, même si les chaînes de production fonctionnent sans interruption.
Une consommation difficile à soutenir
Cette attrition rapide s’explique notamment par l’intensité des premières semaines de guerre. Les forces iraniennes ont multiplié les tirs de missiles balistiques et de drones, obligeant les États-Unis et leurs alliés à engager plusieurs couches de défense aérienne pour protéger bases militaires, bâtiments de guerre et infrastructures stratégiques.
La campagne a en outre commencé alors que les réserves américaines avaient déjà été sollicitées lors des confrontations régionales précédentes, notamment pendant l’escalade irano-israélienne de 2025.
Le Pentagone est donc entré dans la guerre avec un niveau de stocks déjà inférieur à celui des années précédentes.
Trump veut identifier les auteurs des fuites
La publication d’informations sur ces pénuries a provoqué la colère de Donald Trump.
Selon le Wall Street Journal, le président américain a demandé l’ouverture d’enquêtes destinées à identifier l’origine des fuites, estimant que la divulgation du niveau des stocks pouvait fournir des renseignements utiles aux adversaires des États-Unis, à commencer par l’Iran.
Trump a également discuté avec le secrétaire à la Défense Pete Hegseth et son adjoint Stephen Feinberg de mesures destinées à accélérer la production.
Le Pentagone cherche parallèlement à obtenir de nouveaux financements du Congrès afin de reconstituer les réserves au plus vite.
L’industrie américaine face à ses limites
Le principal défi reste industriel.
Les capacités de production actuelles ne permettent pas de remplacer rapidement les missiles consommés. Le Pentagone ne recevrait chaque mois qu’une vingtaine de missiles Patriot et environ quinze Tomahawk, des volumes très inférieurs à ceux utilisés pendant les périodes les plus intenses du conflit.
À ce rythme, plusieurs années pourraient être nécessaires pour revenir aux niveaux d’avant-guerre.
Washington a donc engagé de nouveaux contrats avec les industriels de défense, notamment Lockheed Martin, tout en préparant de nouvelles demandes budgétaires pour renforcer les chaînes de production.
Une vulnérabilité qui concerne aussi l’Europe et l’Asie
Les conséquences dépassent largement le théâtre iranien.
La diminution des réserves de Patriot limite la marge de manœuvre américaine pour soutenir davantage l’Ukraine face aux missiles russes. Elle pose également une question plus large : celle de la capacité des États-Unis à gérer simultanément plusieurs crises militaires majeures.
Dans l’Indo-Pacifique, les responsables militaires américains suivent particulièrement cette question. En cas d’escalade autour de Taïwan ou en mer de Chine méridionale, Washington aurait besoin de stocks considérables de missiles d’interception et de frappe de précision.
La guerre contre l’Iran révèle ainsi une faiblesse structurelle : l’écart entre la vitesse de consommation des munitions modernes et la capacité industrielle à les produire.
Une guerre qui change les priorités du Pentagone
Au-delà des pertes matérielles, la guerre contre l’Iran oblige donc les États-Unis à revoir leurs priorités militaires.
La question n’est plus seulement de savoir combien de missiles Washington possède, mais combien il peut en produire chaque mois et pendant combien de temps il peut soutenir un conflit de haute intensité.
Les estimations du CSIS et les enquêtes de la presse américaine convergent sur un point : les systèmes de défense aérienne et les missiles à longue portée constituent désormais l’un des principaux goulets d’étranglement de l’arsenal américain.
Alors que Washington accélère les commandes et cherche à relancer ses chaînes industrielles, une interrogation demeure : les États-Unis auront-ils le temps de reconstituer leurs stocks avant la prochaine crise stratégique ?

