Les Frères musulmans face à la plus grande crise de leur histoire : l’Europe, nouveau terrain d’influence ?

Août 26, 2026 | Afrique, Les rapports

Les Frères musulmans traversent l’une des crises les plus profondes de leur histoire : poursuites judiciaires en Égypte, en Tunisie et en Jordanie, divisions organisationnelles aiguës entre les directions de Londres et d’Istanbul, et absence quasi totale de la scène du pouvoir en Syrie.

Mais selon le chercheur Michel Fayyad, spécialiste des mouvements islamistes, dans un entretien accordé au journal français Atlantico, ce recul régional ne signifie pas la disparition du mouvement. Il pourrait au contraire marquer une phase de restructuration, notamment en Europe.

Trois niveaux… trois destins différents

L’erreur fréquente, selon Fayyad, consiste à considérer les Frères musulmans comme une entité homogène. Le chercheur distingue trois niveaux : le pouvoir, l’organisation et l’idéologie.

Sur le plan du pouvoir, le coup porté est majeur. En Égypte, depuis 2013, le guide suprême Mohamed Badie est emprisonné, de nombreux cadres sont détenus et les avoirs de la confrérie ont été saisis. En Tunisie, Rached Ghannouchi a été condamné en juin 2026 à la prison à perpétuité dans l’affaire dite de « l’appareil secret ». En Syrie, la chute de Bachar al-Assad n’a pas permis aux Frères musulmans de retrouver une place politique, car le pouvoir qui lui a succédé n’est pas issu du mouvement.

La Jordanie constitue toutefois une exception, souligne le chercheur. L’organisation y a été interdite en avril 2025, mais son bras politique, le Front d’action islamique, a remporté 31 sièges aux élections législatives de septembre 2024, réalisant son meilleur résultat en 35 ans. Le mouvement a ensuite repris ses activités sous le nom de « Parti de la Nation » depuis avril 2026.

Pour Fayyad, cette situation démontre que « frapper la structure ne signifie pas éliminer le mouvement »

Une fracture au sommet, plus profonde qu’un simple conflit personnel

L’année 2021 a marqué un tournant. Ibrahim Munir, basé à Londres, a dissous les structures installées en Turquie, provoquant la réaction de Mahmoud Hussein, basé à Istanbul, qui a contesté sa légitimité.

Malgré la mort de Munir en 2022, la crise ne s’est pas résorbée. Salah Abdel Haq a poursuivi la direction du courant londonien, donnant naissance à deux conseils de la Choura parallèles et à deux centres de pouvoir concurrents.

Le test le plus révélateur, explique Fayyad, est intervenu lors de la guerre irano-israélienne de juin 2025 : Londres a affiché son soutien à Téhéran, la branche syrienne a refusé de prendre position, tandis qu’Istanbul est restée silencieuse.

Cette fracture est également liée aux questions financières. Hussein contrôlerait les actifs, les entreprises turques et les liquidités, alors que Londres disposerait d’une reconnaissance internationale plus importante mais de ressources financières plus limitées.

Le paradoxe relevé par le chercheur est que la clandestinité et la discipline interne, longtemps considérées comme des outils de survie, contribuent désormais à alimenter les divisions.

Washington avance : du Moyen-Orient vers Londres

Le 13 janvier 2026, le secrétaire d’État américain a classé le groupe islamiste libanais, considéré comme une branche liée aux Frères musulmans, comme organisation terroriste étrangère. Par ailleurs, le Trésor américain a visé les branches égyptienne et jordanienne du mouvement en raison de leur soutien présumé au Hamas.

Les conséquences juridiques sont immédiates : gel des avoirs, interdiction des transactions et criminalisation du soutien matériel.

Mais le tournant le plus significatif est intervenu le 23 juillet 2026, lorsque le Trésor américain a ciblé Mahmoud Al-Abiyari, l’un des dirigeants de la branche égyptienne installé au Royaume-Uni et secrétaire général de l’instance générale de la confrérie.

Le message est clair : Washington ne se limite plus à viser les structures présentes au Moyen-Orient, mais cherche désormais à atteindre des responsables installés sur le sol européen.

France et Europe : des méthodes différentes, une inquiétude similaire

Le ministre français de l’Intérieur Laurent Nuñez a déclaré clairement au journal Le Monde en mai 2026 que la classification des Frères musulmans comme organisation terroriste était « impossible à appliquer et juridiquement fragile ».

La France privilégie une approche « au cas par cas » : dissolutions, fermetures, gels d’avoirs et application de la loi contre le séparatisme.

Au niveau européen, le Parlement français a adopté le 22 janvier 2026 une résolution non contraignante appelant à inscrire la confrérie sur la liste européenne des organisations terroristes, avec 157 voix pour et 101 contre. Toutefois, le gouvernement français n’a pas transformé cette initiative en démarche diplomatique.

Les Frères musulmans restent absents de la liste européenne officielle des organisations terroristes.

Fayyad résume cette différence ainsi : « Washington utilise l’arme terroriste. Paris et Bruxelles utilisent les outils de lutte contre l’influence et l’infiltration. L’Europe n’est pas moins inquiète, mais elle active un autre levier. »

Le secret de la survie : plus qu’un simple parti politique

La confrérie a été dissoute à deux reprises en Égypte : la première fois en 1948, puis sous Gamal Abdel Nasser dans les années 1950. À chaque fois, elle a réussi à se réorganiser.

Selon Fayyad, la raison est qu’elle n’a jamais été uniquement un parti politique. Elle combine une idéologie, une structure organisationnelle, un réseau social et éducatif, une capacité d’action clandestine et des mécanismes internes de mobilisation.

C’est ce qui explique, selon lui, que « la neutralisation des dirigeants ne suffit pas à éliminer le réseau ».

Cependant, le chercheur souligne ce qui distingue la crise actuelle des précédentes : « l’échec de l’expérience gouvernementale de 2011-2013 a été plus destructeur que les répressions, car il a atteint le mythe fondateur du mouvement ».

Une hypothèse, pas une réalité définitivement établie

La conclusion avancée par Fayyad est claire : le recul régional ne signifie pas automatiquement un recul européen.

Au contraire, « lorsqu’une organisation perd sa capacité d’action dans son pays d’origine, ses réseaux extérieurs acquièrent mécaniquement un poids relatif plus important ».

Il souligne toutefois que les réseaux européens ont été construits dès l’origine comme des structures autonomes et fragmentées, ce qui les rend difficiles à cibler en tant qu’entité unique.

L’enjeu n’est donc pas, selon lui, « un transfert mécanique de l’influence du Moyen-Orient vers l’Europe », mais plutôt une transformation du centre de gravité du mouvement.

Les Frères musulmans sont aujourd’hui beaucoup plus faibles en tant que force politique régionale unifiée. Mais ils n’ont pas disparu en tant que courant idéologique et réseau transnational.

Ce qui se joue actuellement relève davantage d’une mutation que d’une extinction.

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