Dans un contexte qui rappelle la guerre froide, le Groenland, la plus grande île du monde, s’est transformé en un théâtre de compétition géopolitique intense entre les grandes puissances.
Depuis sa réélection, le président américain Donald Trump est devenu obsédé par l’idée de contrôler cette île couverte de glace, au point de nommer le gouverneur de la Louisiane, Jeff Landry, « envoyé spécial pour le Groenland », provoquant de nouvelles tensions avec le Danemark. Qu’est-ce qui explique cet intérêt croissant de Washington, Pékin et Moscou pour cette île ?
Une position stratégique : un bouclier antimissile contre la Russie et la Chine
Alexander Tietz, chercheur à l’Institut de recherche stratégique et coordinateur de l’Observatoire de l’Arctique, explique la principale raison de l’intérêt de Trump pour le Groenland :
« Le Groenland est une sorte de base avancée permettant de détecter des lancements de missiles ou d’autres objets en provenance de Russie, voire de Chine, visant le continent américain en traversant l’Arctique. »
Le Groenland, avec l’Islande et le Royaume-Uni, se situe sur un axe stratégique clé appelé le “GIUK Gap”, qui contrôle l’accès maritime à l’Atlantique Nord. Ce couloir constitue un point d’étranglement essentiel pour la surveillance des sous-marins russes. L’île accueille déjà la base spatiale de Pituffik (anciennement base aérienne de Thulé), qui joue un rôle crucial dans la détection des menaces balistiques.
« Le Groenland est important du point de vue de la défense antimissile, de l’espace et de la compétition mondiale », souligne Rebecca Pincus, directrice de l’Institut de l’Arctique au Wilson Center et ancienne conseillère du département américain de la Défense.
Une richesse minérale : la clé pour s’affranchir de la domination chinoise
Alexander Tietz ajoute :
« Le deuxième sujet extrêmement important pour les États-Unis concerne les ressources naturelles. Le Groenland possède une gamme de ressources stratégiques. L’Union européenne a indiqué que 25 des 34 matières critiques nécessaires aux technologies et à la transition écologique s’y trouvent. »
Le Groenland recèle d’importantes réserves de minerais essentiels, notamment le lithium, le niobium, l’hafnium et le zirconium, indispensables aux batteries et aux technologies avancées. Environ 90 % des terres rares raffinées proviennent actuellement de Chine, ce qui crée des vulnérabilités majeures dans les chaînes d’approvisionnement mondiales.
Selon un rapport du Center for Strategic and International Studies publié en 2025, les États-Unis importent entre 50 % et 100 % de 41 minerais critiques sur un total de 50. L’administration Trump craint que la Chine n’utilise cette domination comme levier économique contre Washington.
Le projet de Kvanefjeld, dans le sud du Groenland, figure parmi les plus grands gisements connus de terres rares au monde. Son développement a toutefois été suspendu après l’interdiction de l’extraction de l’uranium par le gouvernement groenlandais en 2021, ce qui a porté un coup dur à un projet dans lequel une entreprise chinoise détenait une participation importante.
La menace russe : plus grave qu’on ne l’imagine
Si la Russie est actuellement engagée dans la guerre en Ukraine, les responsables militaires danois estiment qu’elle réorientera rapidement ses ressources une fois le conflit terminé, devenant une menace bien plus sérieuse dans l’Arctique. Moscou dispose d’une présence militaire nettement plus importante dans la région que les États-Unis et a continué à investir massivement dans ses capacités défensives malgré la guerre.
Le service de renseignement militaire danois a conclu que l’Extrême-Nord constitue « une priorité pour la Russie », et que sa puissance s’y manifestera par un comportement agressif et menaçant, avec un risque d’escalade sans précédent dans l’Arctique.
L’ambition chinoise : une « quasi-puissance arctique »
La Chine a intensifié ses revendications en Arctique, participe à des patrouilles et à des exercices conjoints avec la Russie, finance des projets d’infrastructures polaires et développe le concept de la « Route de la soie polaire » pour le transport maritime. Pékin se définit comme un « État quasi arctique », bien que ses principales villes les plus septentrionales se situent à peu près à la latitude de Venise.
Les pays investissant dans les routes maritimes arctiques, dont la Chine et la Corée du Sud, cherchent à exploiter des passages plus courts susceptibles de réduire les temps de transport entre l’Asie et l’Europe jusqu’à 40 %.
« Lorsqu’un territoire comme le Groenland a besoin d’investissements, la Chine et la Russie sont prêtes à y injecter massivement des capitaux », avertit le général à la retraite Philip Breedlove, ancien commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe.
Le Groenland entre le Danemark et l’indépendance
Alexander Tietz rappelle :
« Le Groenland est sous souveraineté danoise depuis le milieu du XVIᵉ siècle. Jusqu’en 1953, il était officiellement une colonie danoise avant d’être intégré au royaume. En 1979 puis en 2009, le Danemark a transféré de larges compétences aux Groenlandais, aboutissant aujourd’hui à une autonomie très étendue, à l’exception des domaines monétaire, militaire et de la politique étrangère. C’est un territoire sous souveraineté danoise, mais la trajectoire vers l’indépendance est clairement présente dans l’esprit des Groenlandais. »
En août 2025, le Danemark a convoqué le chargé d’affaires américain après des informations faisant état d’opérations d’influence secrètes menées au Groenland par au moins trois citoyens américains liés à Trump, incluant la collecte de listes de Groenlandais favorables ou opposés aux intérêts américains.
Une réaction européenne unifiée
Tietz explique la réponse danoise et européenne aux pressions américaines :
« Les déclarations de Trump, qui ont commencé dès décembre avant son investiture et se sont intensifiées par la suite, sont intervenues à un moment où les relations entre le Danemark et le Groenland étaient déjà tendues. Mais les Danois ont très bien géré la situation, en affirmant leur souveraineté tout en respectant celle des Groenlandais. »
Il ajoute :
« Un consensus rare s’est dégagé au sein de l’Union européenne pour soutenir le Danemark et le Groenland. La France en est un bon exemple : le président s’y est rendu en juin, puis le ministre des Affaires étrangères en août. L’Allemagne a également renforcé ses liens avec le Groenland, envoyant l’un de ses plus grands navires militaires durant l’été. »
Une bataille pour l’avenir de l’Arctique
La rivalité autour du Groenland reflète une transformation profonde de la géopolitique mondiale. La fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes et l’accès à d’immenses ressources naturelles. La bataille ne porte pas seulement sur le territoire, mais sur le contrôle des chaînes d’approvisionnement stratégiques pour les technologies avancées et l’énergie propre.
« Garantir que le Groenland reste aligné sur l’Occident est essentiel, sans passer par une souveraineté formelle », insiste Philip Breedlove. Dans cette course, chaque grande puissance sait que le contrôle du Groenland pourrait signifier la maîtrise d’une pièce clé du XXIᵉ siècle.

