L’Afrique concentre 86 % des opérations de Daech… tandis que le monde continue de regarder vers la Syrie et l’Irak

Juin 29, 2026 | Afrique, Les rapports, politique

Alors que l’organisation État islamique (Daech) a considérablement reculé au Moyen-Orient, elle a retrouvé un nouvel élan ces dernières années dans plusieurs régions africaines, notamment dans les zones frontalières situées entre des États fragiles où vivent des populations marginalisées.

Pendant que les services de renseignement occidentaux continuent de surveiller les derniers bastions de Daech en Syrie et dans les montagnes de Hamrin en Irak, où l’activité des groupes extrémistes a nettement diminué, les attaques menées par l’organisation connaissent une progression constante en Afrique.

De la région dite des « trois frontières » entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali, jusqu’au bassin du lac Tchad puis à l’est de la République démocratique du Congo, les mêmes dynamiques observées autrefois au Levant se reproduisent.

Une réalité alarmante en chiffres

Les données publiées dans les rapports de suivi du terrorisme pour le premier trimestre 2026 révèlent une réalité difficile à ignorer : le « centre de gravité du califat » s’est déplacé géographiquement vers l’Afrique, qui concentre désormais près de 86 % de l’ensemble des opérations revendiquées par Daech dans le monde.

Les branches régionales affiliées à l’organisation en Afrique de l’Ouest sont aujourd’hui responsables de la majorité des attaques, des victimes, des avancées territoriales et des opérations coordonnées liées au réseau terroriste mondial.

Ces chiffres ne constituent pas une simple statistique. Ils témoignent d’une véritable « seconde naissance » d’une organisation que beaucoup considéraient comme définitivement vaincue après la bataille de Baghouz en 2019.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que la communauté internationale, qui a investi des milliards de dollars dans la coalition contre Daech en Irak et en Syrie, continue de concentrer l’essentiel de son attention sur le Moyen-Orient. Pendant ce temps, l’organisation redéploie progressivement ses capacités vers l’Afrique, où elle ouvre de nouveaux foyers d’implantation.

Une logique géographique récurrente

L’expansion de Daech en Afrique repose sur une logique territoriale bien connue : l’organisation s’installe dans des zones frontalières où les frontières internationales servent de refuge contre les opérations des armées nationales.

La région des « trois frontières » en constitue l’exemple le plus emblématique. Les combattants de l’État islamique au Grand Sahara peuvent ainsi échapper aux offensives de l’armée nigérienne en se repliant vers le Mali ou le Burkina Faso, tandis que les forces gouvernementales restent limitées par le respect de la souveraineté des États voisins.

Cette stratégie ne se limite pas au Sahel. Elle s’observe également autour du lac Tchad ainsi que dans le Nord-Kivu, en République démocratique du Congo, où les Forces démocratiques alliées (ADF), affiliées à Daech, tirent profit de la frontière entre l’Ouganda et la RDC.

Des territoires marginalisés devenus des terres de jihad

Au-delà de leur caractère frontalier, ces nouveaux sanctuaires sont aussi des espaces marginalisés sur les plans politique, économique et parfois culturel. Éloignés des centres urbains, ils sont souvent habités par des minorités ethniques qui nourrissent un profond sentiment d’abandon vis-à-vis du pouvoir central, un contexte dont Daech profite pour renforcer son recrutement.

La région du lac Tchad, qui s’étend entre le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun, illustre parfaitement cette dynamique. Boko Haram exploite le sentiment d’exclusion ressenti par les communautés haoussa et kanouri du nord du Nigeria, qui s’estiment marginalisées par un État dominé politiquement par les élites du sud, notamment yorubas.

À cela s’ajoute la dégradation économique provoquée par l’assèchement progressif du lac Tchad. Le recul des activités productives favorise le développement des trafics et du banditisme, créant un environnement propice au recrutement de nouveaux combattants.

Les facteurs qui limitent néanmoins l’expansion jihadiste

Malgré ces conditions favorables, plusieurs obstacles empêchent encore Daech de consolider pleinement son implantation en Afrique.

En Irak et en Syrie, l’essor des mouvements jihadistes s’expliquait en grande partie par le rejet de l’occupation étrangère, notamment après l’intervention américaine de 2003.

À l’inverse, en Afrique, le retrait des forces françaises du Mali a considérablement réduit la présence militaire occidentale, à l’exception de la Russie dans certaines zones. Les groupes jihadistes disposent donc de moins d’arguments pour se présenter comme des mouvements de résistance face à une occupation étrangère.

Par ailleurs, le discours idéologique de Daech ne trouve pas encore un terrain aussi favorable qu’au Moyen-Orient. La majorité des musulmans africains appartiennent au courant sunnite, malgré une présence chiite en progression dans certaines régions, ce qui rend beaucoup plus difficile la reproduction du conflit confessionnel sunnites-chiites qui avait largement alimenté l’expansion de l’organisation en Irak et en Syrie.

Conclusion

Les évolutions sécuritaires montrent que Daech est progressivement passé d’une stratégie de défense de ses anciens bastions en Irak et en Syrie à une stratégie d’expansion africaine fondée sur l’exploitation de la fragilité des États et des conflits locaux.

Dans ce contexte, continuer à concentrer l’essentiel des moyens militaires et des capacités de renseignement sur la Syrie et l’Irak — qui ne représenteraient désormais qu’une faible part de l’activité mondiale de l’organisation, inférieure à 10 % — revient à poursuivre un mirage.

Il est donc temps de cesser de chercher Daech au mauvais endroit. À défaut, les organisations terroristes pourraient renforcer durablement leur implantation au sein des sociétés les plus vulnérables, étendre leur influence territoriale et exporter l’instabilité bien au-delà du continent africain.

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