Pourquoi Washington agit-elle maintenant pour restructurer le pouvoir en Libye ?
Et comment le budget unifié est-il devenu un levier de recomposition politique ?
- S’agit-il d’un compromis politique ou d’un arrangement financier ?
La Libye semble aujourd’hui entrer dans l’une des phases politiques les plus sensibles depuis des années.
Les fuites concernant une proposition américaine visant à maintenir Abdelhamid Dbeibah à la tête du gouvernement, en échange de la montée de Saddam Haftar à la présidence du Conseil présidentiel, ne se limitent pas à un simple partage de postes. Elles traduisent une tentative de redéfinir les centres de pouvoir politiques, financiers et militaires dans le pays.
L’objectif affiché est l’unification du pouvoir et la fin de la division entre l’Est et l’Ouest. Mais la véritable question demeure : assiste-t-on à une véritable transition nationale ouvrant la voie aux élections, ou à une version plus structurée du système de partage du pouvoir ?
Le tableau en une phrase
Washington tente de bâtir une autorité exécutive unifiée à travers un accord entre les principaux pôles d’influence du pays, tout en négociant parallèlement sur les institutions financières et de contrôle qui détiennent réellement les leviers du pouvoir.
Que se passe-t-il réellement ?
La proposition évoquée ne se limite pas au gouvernement et au Conseil présidentiel.
Elle inclut également des arrangements concernant :
* la Banque centrale de Libye
* la Cour des comptes
* l’Autorité de contrôle administratif
* les mécanismes de dépenses publiques
* la répartition de l’influence entre l’Est et l’Ouest
Autrement dit, il s’agit d’une restructuration complète de l’architecture de l’État, et non d’un simple ajustement politique.
Que veut Washington ?
L’administration américaine agit selon trois axes principaux :
1. Unifier les dépenses et le budget national
2. Réorganiser les institutions souveraines et de contrôle
3. Mettre en place une autorité exécutive unique
Selon Washington, la stabilité ne peut être atteinte sans l’unification de la gestion des finances publiques, surtout après l’adoption du premier budget unifié depuis plus d’une décennie, estimé à environ 190 milliards de dinars libyens.
Où réside le problème ?
Le défi en Libye n’est pas uniquement politique, mais structurel.
La crise ne se limite pas à une division gouvernementale, mais à une multiplicité de centres de pouvoir militaires, sécuritaires et économiques.
D’où une difficulté majeure :
il est impossible d’unifier l’État tant que les forces armées restent fragmentées entre plusieurs groupes disposant de leurs propres intérêts et influences.
Ainsi, toute solution politique reste fragile si elle n’est pas accompagnée d’arrangements sécuritaires et économiques équilibrés.
Le rôle de l’Égypte et de la Turquie
Le Caire et Ankara ne sont pas de simples observateurs.
L’Égypte considère la Libye comme un dossier de sécurité nationale direct, visant à préserver la stabilité de l’Est et à empêcher toute évolution susceptible de menacer sa frontière occidentale.
La Turquie, quant à elle, cherche à maintenir son influence politique et sécuritaire en Libye occidentale et à garantir que ses alliés ne soient pas exclus de toute nouvelle configuration politique.
Malgré le rapprochement relatif entre Le Caire et Ankara ces dernières années, les deux parties surveillent attentivement toute évolution de l’équilibre des forces.
Points de risque
Quatre risques principaux se dégagent :
* le rejet par des acteurs politiques exclus des négociations
* l’opposition de groupes armés craignant une perte d’influence
* la transformation des institutions de contrôle en instruments de partage politique
* le report répété des élections sous couvert de transition
Scénarios possibles
Scénario optimal :
Réussite de l’accord, unification des institutions et lancement d’une feuille de route électorale claire et contraignante.
Scénario le plus probable :
Annonce d’une nouvelle autorité suivie de longues négociations sur le partage du pouvoir et des ressources, avec une instabilité persistante.
Scénario pessimiste :
Échec du compromis, retour des divisions institutionnelles et aggravation des tensions entre acteurs politiques et militaires.
Conclusion
Le véritable test de toute initiative en Libye ne résidera pas dans sa signature, mais dans sa capacité à répondre à trois questions fondamentales : qui détient les armes ? qui contrôle les finances ? et qui confère la légitimité ?
Si un accord parvient à traiter simultanément ces enjeux, il pourrait ouvrir la voie à la fin d’une division prolongée.
Sinon, il risque de produire une autorité unifiée en apparence, mais profondément fragmentée sur les plans politique, militaire et économique.

