Le 15 janvier 2026, depuis la base aérienne d’Istres, le président français Emmanuel Macron a prononcé une déclaration marquante :
« Alors que l’Ukraine dépendait quasi exclusivement du renseignement américain il y a un an, aujourd’hui, près des deux tiers des informations sont fournis par la France. »
Un message interprété comme le signe d’une évolution progressive de l’équilibre du renseignement au sein du camp occidental.
Derrière leurs écrans, 11 000 personnes ont suivi le discours, parmi lesquelles des professionnels du renseignement européen. Une interrogation traverse alors les esprits : comment renforcer les capacités européennes tout en préservant la coopération transatlantique ? Car il ne s’agit pas seulement de flux d’informations sur des groupes terroristes ou des activités russes, mais d’un écosystème de sécurité bâti depuis des décennies avec les États-Unis, dont les capacités — budget estimé à 74 milliards de dollars en 2025, effectifs importants et moyens techniques avancés — ont longtemps constitué un pilier de la sécurité européenne.
Une relation de dépendance en évolution
La coopération entre les services européens et américains a toujours été étroite, y compris en France. Plusieurs responsables rappellent qu’il fut un temps où une part significative du renseignement exploité par les Européens provenait de partenaires américains, comme l’a souligné un ancien responsable interrogé par L’Express.
Des opérations conjointes sont menées tout au long de l’année, dans un climat de confiance construit sur le long terme. Cette collaboration inclut parfois le partage de sources sensibles, preuve d’un niveau d’intégration rarement atteint entre alliés.
Cependant, les choix stratégiques opérés par l’administration Trump ont suscité des débats au sein des capitales européennes. À Berlin, Stockholm ou Bucarest, l’option privilégiée reste celle de la continuité et du dialogue. À Paris et Londres, la stabilité des équipes américaines en poste nourrit l’idée que les mécanismes institutionnels américains conservent leur inertie, indépendamment des orientations politiques du moment.
Certaines décisions récentes — comme l’ajustement du partage de renseignement avec l’Ukraine ou des initiatives diplomatiques plus affirmées sur d’autres théâtres — ont néanmoins conduit à une réflexion plus large sur la nécessité pour l’Europe de renforcer ses propres capacités.
« Il ne s’agit pas d’une rupture, mais d’un rééquilibrage progressif », résume Tom Ibsen, ancien membre du renseignement militaire danois.
Après plusieurs semaines d’échanges avec des responsables du renseignement en Europe et aux États-Unis, L’Express dresse un constat nuancé : l’Europe cherche moins à se détacher de la CIA qu’à gagner en autonomie stratégique, afin d’être un partenaire plus solide et plus équilibré.
Munich, un signal politique fort
Le 14 février 2025, lors de la Conférence de sécurité de Munich, le discours du vice-président américain James David Vance a été largement commenté en Europe. Davantage centré sur les débats internes aux démocraties occidentales que sur le conflit ukrainien, il a été perçu comme l’expression d’une priorité américaine recentrée sur ses enjeux domestiques.
« La confiance reste essentielle entre partenaires », souligne Mark Bent, ancien officier, rappelant que lors du premier mandat de Donald Trump, les institutions de renseignement américaines avaient conservé une large continuité opérationnelle.
« L’Agence avait alors poursuivi son travail sans bouleversement structurel majeur », note également un ancien responsable du renseignement américain.
La publication, en décembre, de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale confirme cette approche centrée sur les intérêts fondamentaux des États-Unis, tout en invitant les partenaires européens à assumer une part plus importante de leur propre sécurité.
Des ajustements sensibles entre alliés
Les discussions autour du Groenland, territoire autonome danois, ont illustré les tensions possibles au sein de l’alliance. Des activités de renseignement américaines accrues dans la région ont suscité des interrogations à Copenhague, sans pour autant remettre en cause l’appartenance commune au cadre atlantique.
« Entre alliés, ces sujets doivent être traités avec transparence », rappelle Jakob Karsbo, ancien cadre du renseignement danois.
Aux Pays-Bas comme au Royaume-Uni, certaines adaptations du partage d’informations ont été annoncées, officiellement pour éviter toute instrumentalisation politique et préserver la crédibilité des services.
Vers un partenariat plus équilibré
Il y a quelques années encore, l’idée d’une Europe du renseignement plus autonome paraissait lointaine. Lors d’une conférence récente, Éric Mechoulan, ancien cadre de la DGSI, a rappelé combien l’asymétrie était forte au sein de l’OTAN, citant une intervention de John Brennan, ancien directeur de la CIA, qui avait marqué les esprits.
« Quand l’un parle au nom de la puissance dominante, les autres écoutent », résumait alors un responsable européen.
Aujourd’hui, le contexte a évolué. L’objectif n’est plus de s’opposer aux États-Unis, mais de bâtir une relation plus équilibrée, fondée sur une autonomie européenne renforcée et une coopération transatlantique modernisée — condition essentielle à la stabilité du bloc occidental.

