Les bombes tombent sur Téhéran, mais le dossier africain de l’Iran reste ouvert. Alors que les capitales occidentales parlent de « destruction des capacités iraniennes », le magazine Jeune Afrique révèle un réseau d’influence profondément enraciné sur le continent africain, construit au fil des décennies et s’étendant du Nigeria à l’Afrique du Sud, du Sénégal à l’Algérie — sur les plans religieux, politique, économique et militaire. Un réseau que les frappes aériennes ne peuvent pas démanteler.
Le pari religieux : socle de l’influence iranienne
Le premier pari iranien en Afrique fut religieux, dès la révolution islamique de 1979. Le principal moteur est l’Assemblée mondiale des Ahl al-Bayt, dirigée par l’ayatollah Reza Ramazani, qui parcourt régulièrement le continent africain, notamment lors de visites récentes au Niger et au Sénégal en 2025.
Derrière cette organisation se tient le Corps des Gardiens de la révolution islamique, qui supervise également le Comité de secours de l’Imam Khomeiny, structure à double fonction mêlant action humanitaire affichée et expansion idéologique discrète.
Parmi les figures clés de cette influence en Afrique de l’Ouest figure Ibrahim Zakzaky, chef du Mouvement islamique du Nigeria, reçu à Téhéran en 2025 et fondateur de l’organisation « Martyrs », active en République démocratique du Congo et en Afrique du Sud.
De même, l’Université internationale Al-Mustafa constitue la colonne vertébrale de cette influence académique, avec des branches dans plus de cinquante pays, dont le Cameroun, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Congo et l’Afrique du Sud. Elle a été désignée en 2020 par le Trésor américain comme un canal de recrutement d’étudiants envoyés en Syrie.
Réseau diplomatique et discours du « Sud global »
Le bras politique iranien en Afrique s’inscrit dans le cadre du discours du « Sud global », présentant l’Iran et les pays africains comme des alliés naturels face à l’hégémonie occidentale.
Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi pilote un réseau d’ambassadeurs à travers le continent : Mahmoud Khani Jouyabad au Mali, Ali Teztak au Niger, Mojtaba Faghihi au Burkina Faso, Mansour Shakib Mehr en Afrique du Sud et Mohammad Reza Babaei en Algérie.
Ils coordonnent leurs actions avec la représentation iranienne à l’ONU pour renforcer les positions anti-occidentales, dans une dynamique parallèle à celle de la Russie.
L’Afrique du Sud se distingue comme le principal allié diplomatique africain de Téhéran. Elle a contribué activement à l’intégration de l’Iran dans les BRICS en janvier 2024 et a participé à des exercices navals conjoints avec les Gardiens de la révolution dans ses eaux territoriales, sous le slogan « Volonté de paix », avec la Chine et la Russie.
Une machine médiatique structurée
La présence médiatique iranienne en Afrique est organisée via un système intégré. Le ministre de la Culture Abbas Salehi supervise l’Organisation de la culture et des relations islamiques, qui coordonne les missions culturelles à l’étranger.
Sous l’égide de la télévision iranienne (IRIB), la chaîne « Al-Wilayah », cofondée par Zakzaky, ainsi que « Hausa TV », diffusant en langue haoussa (parlée par plus de 70 millions de personnes en Afrique de l’Ouest), jouent un rôle clé.
Parmi les figures marquantes figure Kemi Seba, militant panafricaniste d’origine béninoise, reçu à Téhéran en 2015 sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad.
En décembre 2023, il a donné une conférence au ministère iranien de la Culture intitulée : « Des luttes africaines anti-coloniales à la résistance de Gaza contre l’ennemi commun ».
Une stratégie économique contournant les sanctions
Malgré des décennies de sanctions internationales, Téhéran a réussi à établir une présence économique notable en Afrique.
L’Organisation iranienne de promotion du commerce (TPO) a annoncé une hausse de 85 % des exportations vers l’Afrique entre mars 2024 et mars 2025, atteignant 1,3 milliard de dollars répartis sur 32 pays africains.
En avril 2025, le ministre de l’Industrie Mohammad Atabak a organisé le troisième sommet de coopération économique Iran-Afrique, réunissant 750 représentants de 38 pays, avec l’objectif de multiplier les échanges commerciaux par dix pour atteindre 10 milliards de dollars.
Le volet militaire : drones et réseaux clandestins
Selon l’enquête, le volet militaire reste le plus préoccupant. La Force Al-Qods des Gardiens de la révolution, dirigée par le général Esmail Qaani, supervise un réseau de renseignement profond.
Les sociétés iraniennes IAMCO et Qods Aviation ont réussi à exporter des technologies de drones vers l’Éthiopie et le Soudan via des sociétés écrans, contournant ainsi les sanctions.
En Afrique du Nord, des tensions persistantes avec le Maroc sont relevées, ce dernier ayant accusé en 2018 Téhéran d’utiliser le Hezbollah comme relais pour soutenir le Front Polisario.
Dans la Corne de l’Afrique, les services de renseignement israéliens évoquent une alliance entre les Houthis et le groupe Al-Shabaab lié à Al-Qaïda, visant à contrôler les routes maritimes stratégiques.

