Abiy Ahmed face à ses adversaires les plus déterminés : l’Éthiopie risque-t-elle une nouvelle fragmentation ?

Sep 16, 2026 | Afrique, Les rapports, politique

La région de l’Amhara, peuplée d’environ 28 millions d’habitants, se considère comme le cœur historique de l’Éthiopie. La langue amharique y occupe également une place centrale, puisqu’elle reste l’une des principales langues du pays. Depuis trois ans, cette région est engagée dans un conflit de plus en plus tendu avec le gouvernement du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, au pouvoir depuis 2018.

Son parti, le Parti de la prospérité, a remporté les élections organisées en juin dernier avec une large victoire, obtenant 90 % des suffrages. Malgré ce succès électoral, l’Éthiopie traverse aujourd’hui l’une des périodes politiques les plus complexes de son histoire récente.

Les anciens alliés devenus adversaires

Lauréat du prix Nobel de la paix en 2019, Abiy Ahmed avait suscité d’immenses espoirs lors de son arrivée au pouvoir. Il incarnait alors la réforme, l’ouverture politique et la réconciliation avec les voisins de l’Éthiopie. Mais il fait désormais face à des forces qui furent autrefois ses partenaires, alors que les tensions en Amhara, au Tigré et en Oromia se croisent avec des rivalités régionales dépassant les frontières nationales.

L’évolution la plus préoccupante concerne le rapprochement entre le mouvement armé amhara Fano et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Durant la guerre du Tigré entre 2020 et 2022, Fano combattait aux côtés des forces fédérales éthiopiennes et de l’armée érythréenne contre les forces tigréennes. Mais après la fin du conflit, les alliances ont profondément changé.

Abiy Ahmed semble avoir transformé plusieurs de ses anciens alliés en adversaires. Ce retournement n’est pas seulement le résultat des circonstances, mais aussi de choix politiques qui ont accentué les tensions avec certaines forces régionales.

Aujourd’hui, les deux anciens ennemis pourraient trouver dans leur opposition commune au gouvernement central un motif de coordination contre Addis-Abeba.

Cette dynamique ne concerne pas uniquement l’Amhara et le Tigré. L’Armée de libération oromo (OLA), ainsi que d’autres groupes armés et mouvements politiques, restent actifs, ouvrant la voie à une multiplication des fronts susceptibles d’affaiblir le pouvoir fédéral.

La montée en puissance de Fano représente un défi majeur pour le gouvernement. Le mouvement, passé du statut d’allié des forces fédérales pendant la guerre du Tigré à celui d’adversaire principal, bénéficie d’un soutien important, notamment dans les zones rurales.

De la promesse de réforme à la guerre

À son arrivée au pouvoir, Abiy Ahmed avait engagé plusieurs réformes : libération de prisonniers politiques, élargissement des libertés publiques et accord de paix avec l’Érythrée, qui lui a valu le prix Nobel de la paix.

Mais cette distinction, attribuée moins de deux ans après son accession au pouvoir, reposait davantage sur les perspectives ouvertes par ses réformes que sur un bilan historique déjà établi.

Avec le temps, le gouvernement a adopté une approche plus centralisée du pouvoir, alimentant les inquiétudes de ses opposants sur une concentration excessive des décisions à Addis-Abeba. La domination du Parti de la prospérité au Parlement a également renforcé les critiques concernant l’équilibre entre le pouvoir central et les régions.

Dans l’Amhara, la décision de dissoudre les forces spéciales régionales et de les intégrer dans l’armée ou la police nationale a constitué un élément déclencheur d’une crise plus profonde.

La région se considère comme le centre historique de l’identité éthiopienne. La langue amharique a longtemps été associée aux institutions de l’État et à l’administration, ce qui explique pourquoi une partie de la population perçoit les politiques du gouvernement comme une tentative de réduire son influence.

Une alliance fragile contre Abiy Ahmed

L’Éthiopie ressemble aujourd’hui à un arc tendu au maximum : personne ne sait quand il pourrait céder, mais beaucoup estiment qu’il ne retrouvera pas son équilibre initial.

Les forces opposées au gouvernement, désormais moins isolées les unes des autres, ne forment toutefois pas un bloc uni. Leurs différends historiques restent profonds, notamment autour des questions territoriales et des zones disputées entre l’Amhara et le Tigré.

Mais la logique selon laquelle « l’ennemi de mon ennemi devient mon allié » pourrait favoriser une coopération temporaire visant à affaiblir Abiy Ahmed, sans pour autant signifier une vision commune de l’avenir du pays

L’accord de Pretoria signé en 2022 a mis fin aux combats d’ampleur au Tigré, mais plusieurs dossiers restent sans solution : les territoires contestés, le retour des déplacés, le désarmement, la gouvernance locale et la question des responsabilités liées aux violations commises pendant la guerre.

Avec la reprise des tensions dans le nord du pays, les craintes d’un nouveau cycle de violence augmentent.

Un État plus fort ou un pouvoir plus concentré ?

Le gouvernement présente le renforcement du pouvoir exécutif comme un moyen de construire un État plus stable, capable d’imposer l’autorité publique et de garantir l’ordre.

Ses adversaires y voient au contraire une tentative de concentrer le pouvoir politique et d’affaiblir le système fédéral éthiopien.

Le véritable enjeu dépasse donc la seule personne d’Abiy Ahmed : la construction d’un État solide ne repose pas nécessairement sur un dirigeant plus puissant, mais sur des institutions capables de fonctionner indépendamment.

La stabilité de l’Éthiopie dépend notamment du renforcement de la justice, de la crédibilité des élections et de garanties constitutionnelles permettant de résoudre les conflits politiques par le dialogue plutôt que par les armes.

La situation actuelle ne signifie pas nécessairement que l’Éthiopie se dirige vers une disparition de l’État. Le gouvernement conserve le contrôle des institutions nationales et de la capitale, tandis que ses adversaires restent divisés et ne disposent pas d’un projet commun pour l’après-Abiy Ahmed.

Mais la combinaison des crises en Amhara, au Tigré et en Oromia, ainsi que les tensions persistantes avec l’Érythrée, augmente considérablement les risques.

Les conséquences pourraient dépasser les frontières éthiopiennes. Une nouvelle escalade menacerait davantage la stabilité de la Corne de l’Afrique, notamment à proximité du Soudan, déjà plongé dans une guerre civile, avec un risque accru de déplacements de populations, de circulation d’armes et d’interactions entre conflits régionaux.

Le véritable danger n’est peut-être donc pas l’éclatement immédiat de l’Éthiopie, mais le fait que sa stabilité finisse par dépendre d’un seul homme.

Mots clés :#Amhara | Afrique | Éthiopie
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